[Tribune] Les réseaux sociaux vont-ils tuer le dessin de presse ?

Deux récents événements ont fait réagir le dessinateur que je suis : le énième débat autour d’une une de Charlie Hebdo et la décision prise par le New York Times de renoncer aux dessins politiques.

Nous en sommes donc arrivés là…

Il y a cinq ans, la France découvrait qu’on pouvait mourir pour des caricatures, causant une manifestation gigantesque. Tout le monde était Charlie. Mais ça, c’était il y a cinq ans.

Aujourd’hui, le dessin de presse me semble menacé… Mais pas seulement : la même ombre plane sur toute profession pouvant donner une opinion à travers un média.

Il suffit désormais de bien peu pour qu’une véritable meute se soulève sur les réseaux sociaux et saute à la gorge d’un artiste ou d’un journal dès qu’une œuvre publiée déplait. Le mode opératoire devient presque effrayant tant il est connu : il suffit qu’un compte influent s’indigne pour que la masse lui embraye le pas. Sur Twitter par exemple, il y a ce que j’appelle de véritables « professionnels de l’indignation ». Une virgule mal placée ou ce qu’ils jugeront comme une faute leur suffit pour se fendre d’un tweet assassin, qu’ils espèreront assez viral. A partir de là, c’est souvent une véritable tempête qui se lève : c’est le shitstorm (ou tempête de merde).

Les dessins satiriques sont la cible idéale pour ces personnes. Ils ont la capacité de faire passer des messages simplement, de frapper les esprits et d’offrir un condensé d’opinion. Dans ce monde désormais dominé par l’image et l’émotion facile, ils sont le terreau parfait aux réactions épidermiques, dénuées d’objectivité, de recul et… de bienveillance. Si la critique est indispensable, elle se mue désormais trop souvent en une succession d’insultes proférées par une horde en furie.

Difficile d’imaginer la violence de ces orages quand on n’en a jamais vécu un. Une simple critique, même constructive, finit rapidement noyée dans des propos orduriers, dans des insultes ou des menaces au bout de quelques tweets. C’est d’ailleurs surtout vrai sur Twitter où les utilisateurs se sentent confortés par leur bulle (le fameux biais de confirmation), tout en profitant d’un sentiment d’impunité (qui oserait parler comme ça dans la vie réelle ?).

Une forme de censure qui ne dit pas son nom

Les réseaux sociaux ressuscitent les tribunaux populaires d’antan, avec la même hargne et le même besoin (viscéral) d’un coupable à châtier en place publique. Les accusations pleuvent. La foule se fait procureur, juge et bourreau. Une lecture au premier degré suffit pour prononcer la sentence. Les procès sont clos avant même d’avoir commencé. De toutes façons, la « critique » de l’œuvre tant honnie n’est souvent qu’un prétexte pour atteindre son auteur (ou le média) derrière.

Face à cela, les artistes et les rédactions font ce qu’ils peuvent. Certains abdiquent pour gagner un peu de sérénité, d’autres s’autocensurent ou évitent d’aborder des thématiques jugées délicates. Au final, c’est la liberté d’expression qui s’étouffe, seule ou fermement aidée : une forme de censure qui ne dit pas son nom.

En tant qu’artiste, je constate avec tristesse combien mon métier devient de moins en moins drôle. Si au début ne n’était attaqué que par l’extrême droite, j’en prends de tous les côtés désormais : extrême droite, extrême centre, extrême gauche, ainsi que les militants radicaux de groupuscules divers et variés. Violence et injures sont comme une épée de Damoclès, prêtes à frapper dès qu’une personne aura jugé que je fais une erreur et l’aura crié assez fort.

Et je ne suis pas le seul ! Plusieurs dessinateurs exposés comme moi ont déjà subi leur(s) shitstorms ! Tous concèdent combien les réseaux sociaux rendent notre métier difficile.

Le dessin de presse est selon moi en danger. Ne pas s’en apercevoir à temps risque fort de signer la fin progressive de ce bastion de liberté, d’impertinence et de rire. Ce sont nos comportements en ligne qu’il faut repenser. C’est aussi une éducation aux (nouveaux) médias qu’il faut mettre en place, dès le plus jeune age. Il est nécessaire d’y réfléchir dès aujourd’hui, avant qu’il ne soit trop tard !

Comparaison de critiques
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2 réponses sur “[Tribune] Les réseaux sociaux vont-ils tuer le dessin de presse ?”

  1. Bien d’accord avec toi, mais surtout parce que ces réseaux manquent désormais de deux piliers indispensables : la gentillesse et l’indulgence. On a le droit de tout critiquer et de tout discuter, mais il faut savoir raison garder et pouvoir respecter une personne dont on ne partage pas le travail ou l’opinion. Pffff.

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